"3,1416"
(Delta de Sens subjectif)
Donaldo Altamirano
3,1416
(Delta de Sens subjectif)
Donaldo Altamirano*
“La rencontre d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection”, tel est le point de départ imaginaire que nous laissa Maldoror (la créature de prédilection de Lautréamont). Il y avait dans cette œuvre un souci de repousser les limites et d’élargir les seuils esthétiques de notre contemporanéité. En revanche, il n’était pas motivé par la prétention de fermer les frontières de la créativité que beaucoup qualifient de fébrile aujourd’hui, contexte que le poète de Montevideo commençait à peine à apercevoir.
Descendante légitime de ce mélange original et surréaliste entre machine et parapluie, l’œuvre audiovisuelle “3,1416” réunie de manière cohérente un artiste émergent de musique avant-gardiste; le hondurien Walter Suazo; et un artiste visuel d’une vaste carrière internationale ; le colombien Jorge Restrepo ; qui ont combiné leurs capacités créatives pour élaborer ce projet interdisciplinaire.
« 3,1416 » est une métaphore méta-artistique, un mouvement de déploiement conceptuel, un équilibre audacieux de forces intellectuelles, une réunion de dynamismes hybrides, créée pour le plaisir des yeux, des oreilles et de l’esprit. Elle unifie nos perceptions et crée un contexte poétique polymorphe dont les opérations se réalisent au verso des habituelles frontières artistiques, Elle mêle, dans une atmosphère harmonique, trois séquences d’impression dissemblables qui convergent vers une expression unitaire, un point d’intensité majeur.
A propos de la proposition visuelle de M. Restrepo : elles ont été préfigurées par de centaines d’essais et d’expérimentations avec, comme limite, l’étude des relations entre les cercles obscures et les possibles balances (ou déséquilibres) des masses face au désert aseptisé des pages blanches. Il s’agit de séries de lunes noires qui nous suggèrent un monde d’extrême technologie où les êtres et les objets ont été réduits à une expression ponctuelle. Elles permettent la lecture d’une succession de signes appartenant à une échelle mélodique inhabituelle et fantastique. La piste sonore de Walter Suazo, créée pour l’occasion et qui accompagne le travail de M. Restrepo, nous plonge définitivement dans cette lecture originale.
Cette séquence sonore de Walter Suazo, qui parait inspiré de la inhabituelle et dérangeante proximité des astres, célèbre la genèse d’univers inédits où la ponctuation mélodique parait convenir de la raréfaction et de la condensation, comme l’aurait apprécié Anaximenes de Mileto. Cette musique des sphères pythagoriciennes évoque des marées lunaires gelées, des migrations sidérales, des ombres nébuleuses surprenantes dans un instant de gestation d’éclipse multiple. L’œuvre évoque aussi des taches mélodiques, des ratures sonores impulsées par, comme l’aurait expliqué Max Planck, ces “sauts qui expérimentent l’énergie d’un corpuscule au moment où il absorbe ou émet une radiation”.
Cependant, se tromperont ceux qui se limiteront à examiner les deux performances séparément. En effet, leur union crée un troisième système, à part, une nouvelle atmosphère de sens, une zone intense de convergence qui fait appel aux signes qui circulent à travers notre lymphe secrète. Bien au delà de nos simples capacités audiovisuelles, l’œuvre créé ainsi un inhabituel delta significatif qui met en avant un monde de présences invisibles et de forces inaperçues. Ensemble, elles bougent furtivement les choses, notamment depuis l’intérieur…
Afin de terminer le tour de la référence métaphorique au “ signe que représente la relation approximative entre la circonférence et le diamètre du cercle”, et afin de revenir sur le concret et palpable de cette rencontre entre parapluie fantastique et machines féeriques, Jorge Restrepo a considéré pertinent d’intégrer dans sa mise en scène un troisième élément tridimensionnel. Il s’agit de l’installation de boites pleines d’eau, où flottent, à la surface du liquide génésique (élément premier de toute séquence évolutive), des sphères noires, sujets à osciller et dériver grâce à l’intervention, par volonté (ou caprice) des spectateurs. Métaphore d’autres métaphores, jeu pluriel de réflexions où l’artiste visuel a trouvé une nouvelle forme de concrétion spatiale pour les mondes obscures qu’évoquent ses lunes noires, en éclipse permanente sur la superficie déserte du papier.
“3,1416”, est donc une œuvre qui profite d’une double paternité. C’est une rencontre conceptuelle qui s’opère dans le vide prophylactique, une aseptise érotique des concepts qui lie et conjugue ces mondes divergents qui désormais coïncident en un point. L’œuvre n’est pas née d’une simple poignée de main mais engendre une véritable attitude nouvelle face à l’art, envers les artistes et de la part des artistes. Voyons dans cette œuvre un symbole contemporain qui permet l’érosion, la rupture et la démolition d’un mur obstiné qui traditionnellement séparait les disciplines artistiques en compartiments figés.
Dans cette œuvre, d’une contemporanéité palpitante, les deux auteurs, autant M. Suazo que M. Restrepo, se sont interpénétré intensément dans leur monde artistique respectif. IIs ont examiné et étudié avec sympathie et respect le travail de l’autre. Ensemble, ils ont procédé par affinité et par affection, comme un moteur capable de faire bouger profondément nos plus grandes énergies créatives.
*Ecrivain nicaraguayen
Relecture: Thibault Chauvin
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